Rédactrice originale – Mariam Hashem
Principales collaboratrices – Mariam Hashem , Tarina van der Stockt , Kim Jackson , Jess Bell , Simisola Ajeyalemi et Wanda van Niekerk
L’instabilité chronique de la cheville (ICC) est l’un des problèmes résiduels après une entorse de la cheville, en particulier l’entorse latérale de la cheville (ELC). (1). On estime que 40 % des personnes ayant subi une ELC développent par la suite une ICC.(2) L’ICC est définie comme la persistance des signes et symptômes post-lésionnels tels que l’œdème, la diminution de la force, l’instabilité (dérobements occasionnels) et les troubles de l’équilibre pendant plus de six mois après la blessure initiale. (3)
L’ICC a de nombreuses conséquences sur la structure et la fonction de la cheville, notamment une laxité ligamentaire accrue, des déficits proprioceptifs et des limitations d’activité telles que la marche ou les sauts, ainsi que des restrictions professionnelles et sportives. Les personnes souffrant d’ICC peuvent présenter les symptômes suivants : réduction de l’amplitude des mouvements, lésions tissulaires secondaires et restrictions ostéocinématiques.(4) Elle peut affecter la qualité de vie, amener les individus à cesser leurs activités physiques et conduire à une arthrose post-traumatique.(5) Les personnes souffrant d’ICC ont également des niveaux de peur liés aux blessures plus élevés que ceux d’une population témoin et des personnes s’étant remises d’une entorse de la cheville sans instabilité. (6) Ces problèmes associés peuvent persister pendant des décennies. Jusqu’à 72% des personnes sont incapables de retrouver leur niveau de fonctionnement initial (7) et 85% des personnes diagnostiquées avec une ICC développent des problèmes dans la cheville controlatérale après une entorse unilatérale de la cheville. (8)
Pour ce qui est de la structure de la cheville, les personnes souffrant d’ICC présentent une diminution de l’amplitude de mouvement, des lésions tissulaires secondaires, une restriction de l’ostéocinématique et une arthrose post-traumatique. (11) L’ICC altère systématiquement la proprioception, l’équilibre, les patrons de mouvement et provoque une faiblesse musculaire et une altération du réflexe H de manière bilatérale.
Il existe deux sous-groupes d’ICC, largement acceptés, utilisés dans la littérature : l’instabilité fonctionnelle (IF) et l’instabilité mécanique (IM).
Les personnes souffrant d’instabilité fonctionnelle présentent des entorses récurrentes de la cheville et des sensations fréquentes d’instabilité (dérobement). Lors de l’évaluation, la cheville présente un mouvement normal et une laxité ligamentaire négative. Autrement dit, c’est la personne qui déclare des symptômes tels que faiblesse et douleur et qui a le sentiment que la cheville blessée est moins fonctionnelle que l’autre. La sensation persistante d’instabilité peut être attribuée à de multiples facteurs tels que la faiblesse musculaire, les patrons de recrutement musculaire, la diminution de l’amplitude articulaire de la cheville, les déficits d’équilibre et l’altération des performances sensorimotrices et de la proprioception de l’articulation.
L’instabilité mécanique est définie comme une laxité ligamentaire pathologique autour du complexe articulaire de la cheville. L’IM se caractérise par la présence d’une laxité ligamentaire qui survient chez 30 % des patients après une entorse initiale de la cheville.
La plupart des patients présentent une combinaison des instabilités mécanique et fonctionnelle. Dans la littérature, il existe un large débat sur la différenciation des deux types en fonction des symptômes et des résultats de l’évaluation. Des troubles de la stabilité posturale ont été constatés dans un groupe diagnostiqué avec l’IF, qu’il y ait ou non présence d’IM. (9) Une autre étude a examiné les temps de réaction des muscles fibulaires après une perturbation en inversion et a rapporté un délai de réponse musculaire prolongé chez les personnes souffrant uniquement d’IF. (10)
Meeuwiss et al (11) ont décrit une lésion musculosquelettique comme un point focal qui, lorsqu’il se produit, déclenche une série d’événements subséquents. Ce « point focal » est influencé par une interaction de facteurs de risque intrinsèques et extrinsèques. Des facteurs intrinsèques tels que l’âge avancé, un mauvais contrôle neuromusculaire, des antécédents de traumatismes, etc. peuvent interagir avec des facteurs extrinsèques lors d’un événement sportif ou d’une simple activité quotidienne qui peuvent prédisposer une personne ou un athlète à se blesser. La présence d’un contrôle neuromusculaire, d’une souplesse et d’une force suffisants protègera cette personne d’une blessure. En revanche, si ces éléments ne sont pas présents, la personne risque davantage d’être blessée. Dans ce cas, l’interaction des facteurs intrinsèques et extrinsèques déterminera à nouveau la probabilité de guérison ou de récidive. La compréhension de ce phénomène a des répercussions importantes sur l’identification des facteurs de risque et la conception des programmes de rééducation.
Le mécanisme du développement de l’ICC après une entorse aiguë de la cheville a été étudié afin d’identifier les facteurs de risque et leur rôle dans la prédiction de la guérison. Doherty et al. ont récemment mené une série d’études visant à mesurer les déficiences spécifiques et les limitations fonctionnelles deux semaines, six mois et un an après la première blessure d’ELC. Leur analyse présente un certain nombre de déficiences sensorimotrices qui pourraient être évaluées par les cliniciens pour prédire le développement de l’ICC. Cependant, on ne sait pas si ces déficiences étaient présentes à l’origine ou si elles se sont développées à la suite de l’entorse.
Les dommages causés à la structure ligamentaire à la suite d’une blessure ne se limitent pas à des lésions anatomiques. Il s’agit plutôt d’un large éventail de symptômes et de limitations. La théorie veut que les déficits structurels, tels que les altérations de la résistance à la traction des ligaments, entraînent une perturbation de la communication afférente-afférente, ce qui provoque des problèmes de contrôle central qui se manifestent en périphérie.
Doherty et al. ont recruté des participants en phase aiguë après une première blessure d’ELC et ont effectué une série de tests pour analyser la cinématique et la cinétique des membres inférieurs à l’aide d’un système de capture de mouvement. Le test de la station unipodale debout a été utilisé pour évaluer le contrôle postural statique. Pour le contrôle postural dynamique, le « Star Excursion Balance Test » (SEBT) a été utilisé pour évaluer la cinématique et la cinétique des membres inférieurs, les moments maximaux de flexion et d’extension de la hanche, du genou et de la cheville et les longueurs atteintes dans les trois directions (antérieure, postérolatérale et postéromédiale). De plus, les participants ont effectué des épreuves verticales de réception et de chute (« drop »), leur démarche a été analysée et ils ont répondu à quelques questionnaires de données autodéclarées (« The Cumberland Ankle Instability Tool » et l’Évaluation des capacités fonctionnelles du pied et de la cheville).
Ces tests ont été répétés six mois plus tard. Un an après la blessure, les participants ont été répartis en deux groupes, soit celui de l’ICC et celui des personnes s’étant remises d’une entorse de la cheville sans instabilité conformément à au « The Cumberland Ankle Instability Tool ».
Ces études et d’autres ont montré que l’entorse aiguë de la cheville et l’instabilité chronique de la cheville sont associées aux déficiences suivantes :
Déficiences du contrôle postural statique : fréquemment observées chez les personnes souffrant d’ICC. (12) Elles se manifestent par un couplage entre le mouvement de la hanche dans le plan sagittal et le mouvement de la cheville dans le plan frontal, ce qui suggère une stratégie de la hanche qui se serait développée à la suite de la blessure. Cette constatation est nouvelle en ce qui concerne l’ELC aiguë, mais elle avait déjà été rapportée dans les cas chroniques. Ce test de station debout unipodale a été réalisé avec les yeux ouverts et avec les yeux fermés et a démontré que les participants utilisaient davantage les stratégies de la hanche que celles de la cheville pour le contrôle de la posture. Cela a entraîné une augmentation de l’amplitude des mouvements au niveau de l’articulation de la hanche. Ainsi, après une ELC, il est difficile pour l’individu d’utiliser les différentes composantes de la chaîne cinétique individuellement et elles deviennent « bloquées » pour assurer la stabilité. Les chercheurs ont également indiqué qu’ils ne savaient pas si ces personnes présentaient ce patron de « blocage » avant l’entorse. (13) (14) (15)
Déficiences du contrôle postural dynamique : La flexion de la hanche et du genou ainsi que la flexion dorsale de la cheville des participants étaient réduites dans toutes les directions du SEBT, mais les longueurs de portée n’étaient réduites que dans les directions postérolatérale et postéromédiale. Il est intéressant de noter que les déficiences révélées lors du SEBT étaient bilatérales, ce qui met en évidence l’hypothèse selon laquelle l’ELC ne se limite pas à des symptômes périphériques, mais présente également des manifestations centrales. Ces signes étaient présents deux semaines, six mois et un an après la blessure. (16) (17) (18) Des déficiences posturales dynamiques ont également été constatées dans une étude plus récente de Simpson et de ses collègues.(19)
Déficits de la démarche: Les personnes atteintes d’ICC présentent des altérations biomécaniques.(20) Ils présentent une réduction des tendances de propulsion (« push off » à la phase pré-oscillatoire) qui se manifeste par une diminution de l’extension de la hanche et une augmentation du déplacement de la cheville dans le plan frontal au cours de l’épreuve de la marche. (21) (22) (23)
Déficiences dans les tâches de saut et de réception : Lors des tests de saut et de réception, les observations suivantes ont été faites : augmentation de la flexion des hanches (de manière bilatérale) avant le contact initial (préparation à la réception), réduction du moment de flexion de la hanche après le contact initial, raideur de la hanche et augmentation des moments d’extension (de manière bilatérale) lors de la réception, et asymétries entre les membres. L’asymétrie accrue reflète la tendance à décharger le membre blessé et à déplacer la charge vers le côté non blessé, ce qui peut expliquer la forte prédisposition aux lésions controlatérales.(24)(25)(26)(27)(28)(29).
Ces déficiences étaient évidentes aux phases aiguës et subaiguës et ont été rapportées chez les personnes ayant reçu un diagnostic d’ICC. Cela évoque l’hypothèse selon laquelle ces déficiences contribuent au développement de l’instabilité chronique de la cheville. Cependant, on ne sait toujours pas si ces déficiences sont à l’origine de la blessure ou si elles se sont développées à la suite de la blessure. De futures études sont nécessaires pour identifier les facteurs de risque de l’ELC avec une conception de suivi qui nous permette de relier ces facteurs de risque au développement de l’ICC ou à la contribution de la guérison.
D’après les études de Doherty et al, (15) (29) les cliniciens peuvent prédire le développement de l’ICC pendant les phases aiguës et subaiguës après une première entorse de la cheville si les éléments suivants sont présents : (30)
La prévention de l’ICC est importante car cette affection est fréquente chez les athlètes et les personnes moins actives et peut entraîner des limitations importantes et affecter leurs performances. Les stratégies de prévention qui seront examinées ici reposent sur quatre piliers : (31)
Le mécanisme de l’entorse latérale de la cheville entraîne une atteinte de l’intégrité ligamentaire des structures empêchant une inversion et une supination excessives (la capsule articulaire latérale de la cheville et les ligaments soutenant les articulations tibiotarsienne, sous-talienne, et tibiofibulaire distale et proximale du côté latéral). Une hypomobilité ou une hypermobilité d’une ou de plusieurs de ces articulations se développe alors.
L’hypermobilité, la laxité ligamentaire ou l’instabilité mécanique se caractérisent par une augmentation du jeu articulaire qui se traduit par des patrons de mouvements anormaux sur l’axe de rotation instantané (AIR) de l’articulation lors d’un mouvement physiologique. La raison sous-jacente de l’augmentation de la laxité après une entorse ou une déchirure ligamentaire est que le processus de guérison n’a pas été suffisamment optimal pour rétablir la tension d’avant la blessure, ce qui entraîne une altération de l’afférence proprioceptive des tissus qui sont anormalement sollicités et force la mise en place de patrons moteurs compensatoires. La sur-pronation ou la mortaise instable observées sont le résultat de lésions ligamentaires. (31)
Deux structures ligamentaires ont été décrites comme les croisés de l’articulation sous-talienne : les ligaments cervical et interosseux. (32) On pense que ces deux ligaments sont endommagés lors d’une entorse de la cheville, et la laxité résiduelle après la blessure suggère une lésion de ces structures. Puisque leurs fonctions consistent à limiter la pronation et la supination en fin de mouvement, la sollicitation précoce des ligaments cervical et interosseux lésés peut compromettre le processus de guérison et faire en sorte qu’ils guérissent en position allongée. C’est pourquoi de nombreux cliniciens recommandent de contraindre la pronation à l’aide d’une orthèse après une blessure à la cheville (33) afin de permettre une guérison à une longueur plus optimale.
L’hypomobilité, quant à elle, peut entraîner une instabilité articulaire en modifiant la chaîne cinétique du membre inférieur suite à l’ELC. Qu’elle soit physiologique ou accessoire, l’hypomobilité provoque des changements dans les patrons de mouvement, entraînant des contraintes anormales et une perturbation des afférences proprioceptives. Il est possible d’observer une hypomobilité au niveau de l’articulation sous-talienne, de l’articulation tibiotarsienne, de l’articulation tibiofibulaire distale ou de l’articulation tibiofibulaire proximale. La limitation de la flexion dorsale est fréquente après une ELC. De nombreuses approches de rééducation combinent la mobilisation avec mouvement et des exercices de mobilisations pour restaurer la flexion dorsale de la cheville. Elle peut être causée par une raideur des gastrocnémiens et du soléaire et/ou par des adhérences capsulaires. Le mouvement accessoire peut toutefois être limité, tandis que le mouvement physiologique est rétabli par des mécanismes compensatoires provenant des structures adjacentes. Par exemple, une « boiterie verticale » (« vertical limp ») pendant la marche peut être adoptée pour maintenir le mouvement vers l’avant du membre inférieur lorsque la flexion dorsale est limitée à l’articulation articulation tibiotarsienne.
La subluxation ou la mauvaise position du talus peut également être à l’origine de l’hypomobilité, définie par Meadows (34) comme « un problème biomécanique lié au blocage de l’articulation à une extrémité de l’amplitude du mouvement et au blocage du mouvement à l’extérieur de cette amplitude ». Elle survient à la suite de l’inversion excessive entraînant un déplacement antérieur du talus. S’il reste dans cette position, le ligament talofibulaire antérieur lésé guérit dans une position allongée et perd son intégrité mécanique qui freine le déplacement antérieur du talus. Cela résulte en un glissement postérieur limité (flexion dorsale limitée).
Aussi bien l’hypomobilité que l’hypermobilité doivent être évaluées chez les patients suivant une ELC et chez ceux qui sont susceptibles de développer une ICC, et des stratégies visant à traiter ces deux problèmes doivent être intégrées dans la rééducation.
Le niveau de fonction ne témoigne pas nécessairement d’une guérison optimale du complexe articulaire de la cheville à la suite d’une ELC. Par conséquent, le traitement ne doit pas être accéléré par l’équipe de rééducation. Le contrôle de la sollicitation sur les structures affectées et l’observation des signes d’inflammation aident à prévenir la sursollicitation et le stress anormal des tissus.
Pour prévenir une ICC subséquente, il convient d’adopter des stratégies de stabilisation articulaire lors de la rééducation, ainsi que de normaliser la mécanique articulaire, puis d’augmenter progressivement la sollicitation. Un programme de rééducation conçu pour combattre les effets de la blessure sur le complexe articulaire de la cheville peut offrir des résultats prometteurs en ce qui concerne la prévention de l’ICC. (31)